Le 12 février dernier, au Cap-Haïtien, une page importante de l’histoire musicale haïtienne s’est tournée. Réuni avec une délégation du Bureau Haïtien du Droit d’Auteur (BHDA), l’Orchestre Septentrional a officiellement lancé le processus d’enregistrement de sa structure et de l’ensemble de ses œuvres. Une démarche attendue depuis des décennies, qui marque un tournant décisif dans la protection du patrimoine musical de l’un des orchestres les plus emblématiques du pays.
La rencontre s’est tenue au Septentrional Night Club, sur le boulevard du Cap-Haïtien, dans une atmosphère à la fois solennelle et lucide. Après 78 ans d’existence, l’orchestre, pilier du compas direct, se confronte à une réalité nouvelle : celle d’un monde dominé par la circulation numérique des œuvres, où la musique voyage plus vite que les mécanismes juridiques censés la protéger.
Pour Joseph Samuel Adams, administrateur de l’orchestre, cette formalisation était devenue indispensable. Pendant longtemps, la notoriété du Septentrional a tenu lieu de protection. Mais à l’ère des plateformes numériques, des téléchargements massifs et des diffusions non autorisées, la renommée ne suffit plus. Les œuvres circulent, sont utilisées à des fins commerciales, remixées, partagées, parfois monétisées, tandis que les créateurs ne perçoivent aucune compensation.
Ce retard dans l’enregistrement des œuvres s’explique en grande partie par un manque d’information. L’absence d’une annexe du BHDA dans le Nord a contribué à creuser la distance entre l’institution et les artistes de province. Pendant des décennies, les responsables du Septentrional ne disposaient ni des outils ni de l’accompagnement nécessaires pour inscrire leurs créations dans un cadre juridique formel, en Haïti comme à l’étranger.
Les conséquences sont lourdes. Avec près de huit décennies d’activité, l’orchestre estime avoir été victime de nombreuses violations de droits d’auteur. Dans un contexte où l’exploitation des œuvres se fait souvent sans contrôle ni sanction, la démarche actuelle apparaît comme un acte stratégique, presque vital. Elle vise non seulement à protéger le répertoire existant, mais aussi à garantir un avenir plus stable aux musiciens et à leurs héritiers.
Pierre Gessler Ménard, coordonnateur du comité culturel de l’orchestre, insiste sur les enjeux économiques de cette initiative. Certaines compositions du Septentrional, encore très populaires dans les bals et sur Internet, pourraient générer des revenus considérables si elles étaient correctement encadrées. Pour lui, la création d’un tribunal spécialisé dans les questions de droits d’auteur constituerait une avancée majeure. Même l’interprétation publique d’un morceau devrait, selon lui, être soumise à une autorisation préalable afin de respecter le travail des créateurs.
Au-delà du cas du Septentrional, c’est toute la question de la décentralisation culturelle qui est posée. Le BHDA est appelé à renforcer sa présence en région, à organiser des sessions de formation et à sensibiliser les artistes aux enjeux juridiques liés à leurs œuvres. Car Haïti ne se résume pas à Port-au-Prince : la création artistique irrigue l’ensemble du territoire, du Cap-Haïtien aux villes les plus reculées.
L’enregistrement de l’Orchestre Septentrional ne constitue donc pas un simple acte administratif. Il symbolise une prise de conscience collective : celle de la nécessité de protéger, de valoriser et de transmettre un patrimoine musical qui fait partie intégrante de l’identité haïtienne. Dans un pays où les artistes ont longtemps créé sans filet de sécurité juridique, cette initiative pourrait ouvrir la voie à une nouvelle ère, où la reconnaissance artistique s’accompagnera enfin d’une protection effective des droits.
























