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Thélyson Orélien, la nouvelle coqueluche de la littérature haïtienne

De la ville des Gonaïves au Québec, Thélyson Orélien s’impose comme l’une des voix montantes de la littérature haïtienne. Avec C’était ça ou mourir , son premier roman, l’écrivain a conquis lecteurs et critiques. Récompensé par le Prix Méduse, il connaît aujourd’hui une ascension remarquée.


Dans cet entretien, la nouvelle coqueluche des lettres haïtiennes revient sur ses racines, l’exil et son rapport à l’écriture.

Le Témoin : Vous êtes né aux Gonaïves, vous avez grandi avec le goût des livres et vous vivez aujourd’hui au Canada. Quand vous regardez le chemin parcouru, quelle place votre ville natale occupe-t-elle encore dans l’écrivain que vous êtes devenu ?

Thélyson Orélien : Les Gonaïves occupent une place immense, probablement plus grande aujourd’hui que lorsque j’y vivais. On ne mesure pas toujours l’importance d’un lieu tant qu’on ne l’a pas quitté. Quand on est enfant, une ville est simplement le monde. On croit que toutes les rues ressemblent à celles qu’on emprunte, que toutes les familles parlent avec les mêmes expressions, que toutes les maisons connaissent les mêmes silences. Puis on part, et on comprend qu’on transportait un univers entier sans le savoir.

Les Gonaïves m’ont donné une certaine manière de regarder les gens. C’est une ville où l’histoire est partout, mais où la vie quotidienne ne cesse jamais pour autant. On peut parler de Dessalines et de Toussaint le matin et se disputer le prix d’une mangue l’après-midi. Cette coexistence entre la grande Histoire et les petites histoires humaines m’intéresse énormément comme écrivain.

Et puis il y a les livres. Ils m’ont très tôt permis de comprendre qu’on pouvait habiter plusieurs endroits à la fois. Physiquement, j’étais aux Gonaïves ; par la lecture, je pouvais être ailleurs. Aujourd’hui, je vis au Canada, je voyage beaucoup, mais il existe en moi une rue des Gonaïves qui n’a jamais déménagé.

LT : Avant d’être romancier, vous avez été poète, chroniqueur et essayiste. Qu’est-ce qui vous a finalement conduit vers le roman, et pourquoi fallait-il que votre première grande fiction soit « C’était ça ou mourir » ?

TO : Je crois que chaque forme d’écriture m’a appris quelque chose. La poésie m’a appris la précision et le silence. La chronique m’a appris à regarder le présent, à observer les gens, les gestes ordinaires, les contradictions. L’essai m’a appris à poursuivre une idée. Mais le roman m’a offert quelque chose que les autres formes ne pouvaient pas complètement me donner : la possibilité d’accueillir plusieurs vérités contradictoires dans une même maison.

Dans un roman, personne n’est obligé d’avoir entièrement raison. On peut aimer quelqu’un et lui en vouloir. On peut être courageux un jour et lâche le lendemain. On peut partir d’un pays qu’on aime profondément. Cette complexité-là m’intéresse.

C’était ça ou mourir devait devenir un roman parce que je ne voulais justement pas écrire un traité sur la migration. Je ne voulais pas démontrer quelque chose. Je voulais qu’un homme marche. Qu’il ait faim. Qu’il ait peur. Qu’il rencontre d’autres êtres humains. Qu’il doute. Qu’il tombe amoureux de la vie au moment même où celle-ci devient presque impossible.

Le roman permet cela : avant de parler d’un migrant, il permet de parler d’un homme.

LT : Votre roman raconte le parcours de Jonas Dorléon, un professeur haïtien contraint de quitter son pays et engagé dans une longue traversée des Amériques. À quel moment avez-vous compris que cette histoire devait devenir un livre ?

TO : Lorsque j’ai compris que derrière les chiffres, il y avait des vies que nous ne regardions presque plus.

On entend parler de « flux migratoires », de « frontières », de « demandes d’asile », de milliers de personnes qui traversent tel ou tel endroit. À force de compter les êtres humains, on finit parfois par ne plus les voir.

Je voulais faire exactement l’inverse. En choisir un. Jonas. Lui donner un visage, une mémoire, des contradictions, un métier, des rêves. Faire en sorte que le lecteur marche suffisamment longtemps avec lui pour qu’au bout d’un moment il oublie le mot « migrant ».

Je crois que le livre est véritablement né à cet endroit : lorsque je me suis dit que la littérature pouvait rendre à un chiffre son prénom.

LT : Le titre « C’était ça ou mourir » est particulièrement radical. Derrière ces mots, y a-t-il davantage une histoire de migration, une histoire de survie ou une réflexion sur la dignité humaine ?

TO : Les trois sont là, mais au fond, je dirais que c’est d’abord une histoire de dignité.

Migrer est une action. Survivre est une nécessité. Mais essayer de rester humain lorsque tout vous pousse à ne devenir qu’un corps qui avance, voilà peut-être le véritable combat de Jonas.

Le titre paraît radical parce que certaines existences le deviennent. Nous avons le privilège, lorsque nous sommes en sécurité, d’imaginer qu’il existe toujours plusieurs possibilités. Pour beaucoup de personnes, à certains moments, les possibilités se réduisent brutalement à deux : partir ou rester, avancer ou disparaître.

Mais je ne voulais surtout pas écrire un livre où la souffrance serait le seul horizon. Même au milieu du pire, mes personnages plaisantent, aiment, partagent, désirent, espèrent. C’est peut-être cela, la dignité : continuer à être davantage que ce qui nous arrive.

LT : Vous avez vous-même connu le départ d’Haïti et l’installation au Québec après le séisme de 2010. Jusqu’où votre propre expérience de l’exil a-t-elle nourri le roman, et où avez-vous voulu vous en distinguer ?

TO : Elle l’a nourri émotionnellement beaucoup plus que factuellement.

Je connais le sentiment du départ, la sensation étrange de devenir étranger quelque part, puis de reconstruire lentement des habitudes, des amitiés, une manière d’habiter un nouveau pays. Je sais aussi qu’on ne quitte jamais totalement le pays qu’on quitte. Il continue à vivre en nous, parfois plus intensément encore.

Mais Jonas n’est pas moi. Je tenais énormément à cette séparation. Son parcours lui appartient. Ses choix, ses erreurs, ses blessures et ses rencontres sont les siens.

Mon expérience personnelle m’a probablement donné certaines émotions justes, mais ensuite le travail du romancier consiste précisément à sortir de soi. Sinon, on passe sa vie à écrire le même personnage avec son propre visage.

Je me suis servi de ce que je connaissais pour aller vers ce que je ne connaissais pas.

LT : Dans votre parcours, comment le jeune garçon des Gonaïves, fils de la Terre salée qui cultivait l’amour des livres, dialogue-t-il avec l’écrivain reconnu aujourd’hui par le Prix Méduse ?

TO : Je pense qu’il serait surtout très étonné. Et probablement un peu méfiant ! [Rires.]

Quand on lit enfant, on ne pense pas nécessairement aux prix, aux maisons d’édition, aux émissions littéraires ou aux rentrées littéraires. On lit parce qu’un livre nous donne accès à quelque chose que la réalité immédiate ne nous offre pas.

Ce garçon-là reste très présent en moi. C’est même lui que j’essaie de protéger le plus. Parce que le danger, lorsque la reconnaissance arrive, serait de commencer à écrire pour cette reconnaissance.

Le Prix Méduse me touche. Mais le plus important reste ce qui existait avant le prix : ce garçon qui ouvrait un livre simplement parce qu’il voulait savoir ce qu’il y avait à l’intérieur.

Si je perds cette curiosité-là, aucun prix ne pourra me la rendre.

LT : Votre roman parle de frontières, de violence, de peur, mais aussi de solidarité et d’espoir. Qu’avez-vous découvert sur l’être humain en écrivant le parcours de Jonas ?

TO : Que l’être humain est beaucoup plus contradictoire que les catégories dans lesquelles nous aimons le ranger.

Dans les situations extrêmes, on découvre le pire, évidemment. La violence, l’exploitation, l’indifférence. Mais on découvre également des gestes de bonté absolument inexplicables. Quelqu’un qui possède presque rien partage malgré tout. Un inconnu vous indique une route. Une personne que vous ne reverrez jamais vous aide simplement parce qu’elle a reconnu en vous quelque chose d’elle-même.

J’ai aussi compris qu’on se trompe lorsque l’on imagine les personnes qui traversent ces épreuves uniquement comme des victimes. Elles ont de l’humour, de l’orgueil, des désirs, des défauts. Elles se disputent. Elles rient parfois au pire moment.

C’était important pour moi, parce que la compassion peut elle-même devenir une prison si elle réduit quelqu’un à sa souffrance.

Jonas souffre, oui. Mais Jonas vit surtout.

LT : Vous écrivez depuis le Canada tout en portant une mémoire profondément haïtienne. Est-ce que l’exil a changé votre manière de regarder Haïti, ou vous a-t-il au contraire rapproché de votre pays natal ?

TO : Les deux.

La distance permet parfois de voir ce que la proximité cachait. Lorsque j’étais en Haïti, certaines choses me semblaient ordinaires simplement parce qu’elles faisaient partie du paysage. Après le départ, des détails reviennent avec une force incroyable : une façon de parler, une odeur, une lumière, une plaisanterie, une manière de recevoir quelqu’un.

Mais la distance permet aussi d’être moins sentimental. Aimer un pays ne signifie pas fermer les yeux sur ce qui le détruit.

Je crois donc que l’exil a rendu ma relation à Haïti à la fois plus tendre et plus exigeante.

Et le Canada m’a offert autre chose : la possibilité de comprendre que l’identité n’est pas nécessairement une pièce dans laquelle une seule personne peut entrer. On peut appartenir profondément à plusieurs lieux.

Je n’écris pas Haïti depuis l’extérieur. Je ne l’écris pas non plus complètement depuis l’intérieur. J’écris depuis cet endroit étrange entre les deux. C’est peut-être cela, finalement, l’exil.

LT : Le Prix Méduse récompense votre premier roman et lui donne une visibilité internationale. Après une telle reconnaissance, ressentez-vous davantage une liberté nouvelle ou une responsabilité nouvelle envers la littérature haïtienne et les voix migrantes ?

TO : Je serais prudent avec le mot « responsabilité », parce que je ne voudrais surtout pas devenir le porte-parole de qui que ce soit.

La littérature haïtienne existait bien avant moi et elle continuera très bien ainsi. Elle est immense, multiple, contradictoire. Et les personnes migrantes n’ont certainement pas besoin qu’un écrivain parle à leur place.

Ma responsabilité est plus simple : essayer d’écrire le meilleur livre dont je suis capable et ne jamais utiliser une souffrance collective comme un raccourci littéraire.

Le Prix Méduse m’apporte surtout une liberté extraordinaire : celle de savoir que ce livre, parti d’une histoire très particulière, peut toucher des lecteurs très éloignés de son point de départ.

Mais il m’oblige aussi à rester vigilant. Le succès peut produire beaucoup de bruit autour d’un livre. Il faut continuer à entendre la petite voix qui nous a fait commencer à écrire lorsque personne ne regardait.

LT : Si vous pouviez aujourd’hui retourner aux Gonaïves et rencontrer le jeune Thélyson qui découvrait les livres, que lui diriez-vous au sujet de l’écriture, de l’exil et du chemin qui allait le conduire jusqu’au Prix Méduse ?

TO : Je crois que je ne lui raconterais surtout pas la fin. Je ne lui parlerais ni du Prix Méduse, ni de Paris, ni des voyages, ni des lecteurs. Parce que s’il connaissait tout cela à l’avance, peut-être commencerait-il à écrire pour arriver quelque part. Je lui dirais simplement : continue à lire.

Lis les livres que les autres comprennent et ceux que personne autour de toi ne comprend. Écris mal, recommence, jette des pages, garde-en certaines. Ne sois pas pressé.

Je lui dirais aussi qu’un jour il quittera des lieux qu’il pensait éternels, qu’il en trouvera d’autres, qu’il perdra certaines choses et qu’il en recevra d’autres auxquelles il ne s’attendait pas.

Et surtout, je lui dirais : ne confonds jamais le succès avec la réussite. Le succès, un livre peut en connaître un. Un prix peut vous en donner un. Puis le temps passe.

La réussite, elle, est ailleurs : pouvoir regarder ceux qu’on aime, savoir qu’ils respirent encore autour de nous, conserver quelques amis, une famille, des enfants, et malgré tout ce que la vie aura déplacé en nous, être encore capable d’ouvrir un livre avec la même curiosité qu’autrefois. Après cela, je pense que je le laisserais tranquille. Il a encore beaucoup de livres à lire.

Propos recueillis par Wislin Prévil

Wislin Prévil

Rédacteur en Chef

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