Sous le plancher de certains océans et mers se trouvent d’immenses dépôts de sel, appelés évaporites. Leur épaisseur peut atteindre plusieurs centaines de mètres et, dans certains bassins, dépasser même le kilomètre. L’un des exemples les plus impressionnants se trouve en Méditerranée. Il y a environ 5,97 à 5,33 millions d’années, cette région a connu un épisode géologique appelé crise de salinité messinienne, au cours duquel d’énormes quantités de sels se sont déposées au fond du bassin. Des recherches récentes montrent notamment une couche de halite, le minéral qui constitue principalement le sel de table, atteignant environ 1 393 mètres dans certains forages de la Méditerranée orientale.
Mais comment une telle quantité de sel peut-elle se retrouver au fond de la mer ? Le processus commence avec l’évaporation de l’eau de mer. L’eau contient différents ions dissous, notamment du sodium (Na⁺), du chlorure (Cl⁻), du calcium (Ca²⁺), du sulfate (SO₄²⁻), du magnésium (Mg²⁺) et du potassium (K⁺). Lorsque l’eau s’évapore, ces substances ne disparaissent pas avec la vapeur d’eau : elles restent dans le bassin. La concentration en sels augmente donc progressivement. Lorsque certaines substances atteignent leur limite de solubilité, elles commencent à précipiter sous forme de cristaux. Le chlorure de sodium peut alors former de la halite, tandis que d’autres minéraux, comme le gypse, l’anhydrite ou certains sels de magnésium et de potassium, peuvent se déposer à leur tour.
Pour accumuler une épaisseur aussi extraordinaire, il ne suffit toutefois pas d’une simple évaporation ponctuelle. Il faut des conditions géologiques particulières : un bassin relativement fermé ou mal alimenté, une évaporation importante et un apport d’eau limité permettant au processus de se répéter pendant une longue période. Durant la crise messinienne, la connexion entre la Méditerranée et l’Atlantique s’est fortement restreinte. La Méditerranée est alors devenue extrêmement salée et a perdu une partie considérable de son eau. Les modèles géologiques indiquent qu’une quantité gigantesque d’évaporites s’est accumulée : les estimations parlent de près d’un million de kilomètres cubes de sels évaporitiques pour l’ensemble de l’événement.
Le plus étonnant est que ces dépôts ne ressemblent plus aujourd’hui à une immense couche de sel posée bien sagement au fond de la mer. Au cours des millions d’années qui ont suivi, ils ont été recouverts par d’autres sédiments et profondément enfouis. La pression et les mouvements tectoniques peuvent également déformer le sel, qui se comporte de manière particulière lorsqu’il est soumis à de fortes contraintes sur de longues périodes. Ainsi, sous certaines parties de la Méditerranée, on retrouve aujourd’hui les vestiges d’une époque où des bassins marins ont concentré et précipité des quantités phénoménales de minéraux. Une couche de 1 000 mètres de sel serait plus haute que plusieurs des gratte-ciel les plus célèbres du monde.