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Créateurs haïtiens sur TikTok et Instagram : nouvelle diplomatie culturelle ?

Longtemps, la diplomatie culturelle haïtienne s’est appuyée sur la littérature, la peinture, la musique et les grandes figures intellectuelles pour rayonner à l’international. Aujourd’hui, ce rôle semble progressivement glisser vers une génération inattendue : les créateurs de contenu sur TikTok, Instagram et YouTube. Une question s’impose alors : assistons-nous à l’émergence d’une nouvelle forme de diplomatie culturelle portée par les influenceurs haïtiens ?

En quelques années, des vidéastes, humoristes, danseurs, cuisiniers et vulgarisateurs haïtiens ont accumulé des centaines de milliers, parfois des millions de vues. Ils diffusent le créole, valorisent la gastronomie locale, revisitent les traditions, popularisent des expressions typiquement haïtiennes et imposent une esthétique propre. Sans attaché culturel, sans budget d’État, ils façonnent pourtant l’image d’Haïti à l’étranger. Pour une diaspora souvent en quête de repères identitaires, ces contenus deviennent des points d’ancrage.

Mais cette visibilité numérique est-elle réellement une diplomatie ? La diplomatie suppose stratégie, cohérence et vision à long terme. Or, la majorité de ces créateurs évoluent dans une logique d’algorithme : produire vite, capter l’attention, générer de l’engagement. L’image projetée d’Haïti dépend alors des tendances virales plutôt que d’un projet culturel structuré. L’humour caricatural, les mises en scène de la misère ou l’exagération des stéréotypes peuvent attirer des vues, mais participent-ils à une représentation équilibrée du pays ?

Par ailleurs, la monétisation impose ses propres contraintes. Les partenariats commerciaux, souvent avec des marques étrangères, orientent les contenus. L’identité culturelle devient parfois un décor marketing. Le risque est réel : passer d’une affirmation culturelle à une marchandisation de l’exotisme.

Cependant, il serait injuste de réduire le phénomène à une simple quête de likes. Plusieurs créateurs développent des contenus éducatifs sur l’histoire d’Haïti, le vodou, la langue créole, les figures révolutionnaires. D’autres documentent le quotidien avec nuance, loin des clichés médiatiques internationaux centrés sur la violence et l’instabilité. Dans un contexte où les institutions culturelles nationales sont fragilisées, ces plateformes deviennent des espaces d’expression presque institutionnels.

La vraie question n’est donc peut-être pas de savoir si les créateurs numériques sont une diplomatie culturelle, mais s’ils pourraient le devenir consciemment. Une collaboration structurée entre artistes digitaux, institutions culturelles et diaspora pourrait transformer cette visibilité dispersée en véritable stratégie d’influence. Sans cela, l’image d’Haïti restera soumise aux caprices des algorithmes.

Ainsi, les créateurs haïtiens sur TikTok et Instagram incarnent un pouvoir inédit : celui de raconter Haïti sans intermédiaire. Reste à savoir s’ils choisiront d’être de simples entertainers ou les architectes d’un nouveau récit national à l’ère numérique.

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