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Dany Laferrière : de l’écriture à la peinture, les chemins d’une œuvre en mouvement

Écrivain, académicien et désormais peintre, Dany Laferrière poursuit depuis plusieurs décennies une œuvre où se rencontrent mémoire, imagination, littérature, identité et liberté. De ses débuts en 1985 à son entrée à l’Académie française, en passant par son retour régulier en Haïti et son intérêt croissant pour la peinture, l’auteur de L’Odeur du café n’a cessé d’explorer de nouvelles manières de raconter le monde. Dans cet entretien accordé à Le Témoin Haïti, il revient sur son rapport à l’écriture, à la lecture et au temps, évoque la jeunesse, son regard sur Haïti, son expérience de l’Académie française et la place de Legba dans son imaginaire. Il parle également de peinture, cette nouvelle pratique qui, loin de remplacer l’écriture, lui offre une autre manière de s’exprimer et de trouver le silence.

Wislin Prévil : Après tant d’années d’écriture, qu’est-ce qui continue de vous surprendre dans le métier d’écrivain ?

Dany Laferrière : D’abord ce n’est pas un métier à mes yeux. C’est une passion qu’il faut chercher à discipliner. Il n’y a rien de surprenant car les règles sont simples et ne changent pas. Il faut lire, lire et lire. Les meilleurs professeurs restent les bons livres. À force d’en lire, on affine son goût. Puis il faut savoir rester calme afin de plonger au fond de soi pour chercher les thèmes qui nous travaillent le plus. On change d’idée tout le temps, mais il y a des sujets qui reviennent, et ce sont des brûlures qui remontent très loin. Il faut les identifier, les noter, les classer dans un carnet. On peut noter ses rêves. En un mot, il n’y a rien de neuf. La seule chose qui change, c’est notre rapport au temps. Il faut travailler sans se presser, et avec les années, notre patience s’amenuise. C’est pour ça qu’avec l’âge on revient parfois à ce qui est court, comme la nouvelle, le conte ou la poésie.

WP : Quel livre de votre œuvre vous ressemble le plus aujourd’hui ?

DL : Je n’ai pas de livre particulier, ma vie d’écrivain est un long fleuve d’encre qui traverse des villages, des villes, des plaines, en faisant des détours. En tout cas, ce n’est pas une ligne droite. J’écris un seul livre en plusieurs chapitres. Et je me découvre des sensibilités différentes, de nouveaux visages, tout en demeurant le même. Le beau profil n’est pas plus important que le mauvais. Il faut plusieurs facettes pour éviter l’ennui de la ligne droite.

WP : Quel conseil donneriez-vous au jeune Dany Laferrière qui publiait son premier livre ?

DL : Je n’ai pas assez progressé pour devenir un maître qui donne des conseils. Le contraire serait plus approprié : quel conseil je reçois du jeune écrivain de 1985. Garder précieusement cette spontanéité. Ne rien faire sous la pression des institutions : éditeurs, critiques, lectrices ou amis. Rester toujours un auteur anonyme devant la page blanche. Ça se passe entre moi et l’histoire que je raconte. Je suis un enfant solitaire qui joue seul dans un coin isolé. C’est ça qu’on perd quand on devient connu. Et c’est la fraîcheur qu’il faut retrouver. Et au bout du compte, c’est une affaire de style.

WP : Vous revenez régulièrement en Haïti. Que voyez-vous aujourd’hui que les Haïtiens eux-mêmes ne remarquent plus ?

DL : Comment voulez-vous que je sache une pareille chose sans être prétentieux. Je suis un simple individu face à 12 millions de gens. Nous accordons trop d’importance à l’individu en oubliant la collectivité. Surtout dans un pays où chacun se fait personnellement une opinion sur tout. Cet hyperindividualisme nous a souvent perdus, mais c’est ça qui nous a donné cette énergie créatrice. Dès qu’on aura réglé les problèmes de base, on deviendra la plus grande force culturelle d’Amérique.

WP : Pourquoi est-il encore essentiel de lire à l’ère des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle ?

DL : Oh les gens font ce qu’ils veulent. Je ne suis pas un vieux sage qui donne des conseils. Je crois qu’on perd son temps à dire aux gens ce qu’il faut faire. Il faut faire soi-même, et c’est ce qui excite le plus l’autre. Pourquoi doit-on constamment comparer la lecture avec les réseaux sociaux. Vous savez qu’il n’y avait pas plus de lecteurs avant. C’est un nouveau public, plus visible, plus intrusif. Vous n’avez pas l’impression qu’on publie plus de livres qu’avant, qu’il y a plus de clubs du livre qu’avant, plus de festivals littéraires qu’avant. De plus, il n’y a pas que des niaiseries sur les réseaux sociaux. Il y a plein de trucs intéressants sur les réseaux qu’il faut trouver simplement. Arrêtez avec cette comparaison bateau et faisons ce qu’on a à faire. Ce que nous faisons ensemble en ce moment.

WP : Écrivez-vous davantage avec votre mémoire ou avec votre imagination ?

DL : L’imagination c’est quand on a oublié une idée intéressante et qu’elle nous revient un matin. Et quand on connaît ce processus, on l’attend. Une grande partie du travail consiste à attendre. Une fois, un ami m’a appelé, j’étais dans la cour. Ma fille a répondu que je travaillais. Il écrit ? Non, monsieur, il regarde les nuages. En effet.

WP : Existe-t-il un livre que vous auriez aimé écrire ?

DL : Beaucoup, mais j’ai adoré les lire, et c’est déjà bien. C’est très difficile de faire un choix. Chronique d’une mort annoncée de Marquez.  Ce n’est pas mon préféré (plutôt L’amour au temps du choléra ), mais j’admire la mécanique de Chronique d’une mort annoncée. Le Maître et Marguerite de Boulgakov, La prochaine fois le feu de Baldwin, Contes de la folie ordinaire  de Bukowski, Jacques le Fataliste de Diderot, L’Attrape-cœurs de Salinger, et tout Borges.

WP : Vous vous consacrez de plus en plus à la peinture. Que vous offre-t-elle que l’écriture ne peut pas offrir ?

DL : Pourquoi toujours soustraire les choses. Je peux m’intéresser à dix choses à la fois. La peinture c’est un acte parfait. On peint un tableau, un tout petit dans mon cas, c’est fini, et on peut l’accrocher au mur. Le roman est plus long, long à faire, et long à faire éditer. Après il y a la librairie, la lectrice (ou le lecteur), la critique. J’aime ces deux manières, elles ne sont pas opposées. L’une m’angoisse ; l’autre me calme.

WP : Vous considérez-vous aujourd’hui autant peintre qu’écrivain ?

DL : Je fais autre chose aussi, même si je n’en parle pas… Tout ça pour tenter d’être un individu décent pour un monde si vulgaire. Pendant que j’écris, lis ou peins, je ne fais rien de mal.

WP : Votre entrée à l’Académie française a-t-elle changé votre façon d’écrire ?

DL : Tout ce que vous faites a une influence sur vous, donc sur votre écriture. Et si vous ne changez pas, les autres changent à votre égard, et ça finit toujours par vous atteindre. La pression est plus forte pour vous faire tomber. On écrit sous surveillance. On continue mais quelque chose a changé. Un nouveau thème pointe son nez dans votre œuvre : la haine venant de quelqu’un que vous n’avez jamais vu. On vous donne un pouvoir dont vous n’avez pas le 100e. Un nouvel univers s’ouvre à vos yeux : les autres – ceux qui ne font pas partie de votre espace sensoriel et émotionnel.

WP : Que représente cette institution pour un écrivain né à Port-au-Prince ?

DL : Rien d’autre que la même Académie dont Racine, Corneille, La Fontaine, Boileau, Montesquieu, Voltaire, Hugo ont fait partie, et pourquoi pas moi. Ce sont les mêmes 26 lettres de l’alphabet. Comme nos Grenadiers ont dû le dire, c’est le même ballon rond pour tous. J’ai été élevé dans la fierté d’un peuple qui n’a peur de rien. J’étais présent lors du tremblement de terre de Port-au-Prince, je vous assure que c’est plus intimidant que l’Académie. Sur un autre plan, ça fait quelque chose de devenir membre du plus célèbre club littéraire du monde et d’avoir Voltaire comme confrère. Celui qui s’en étonne n’est pas haïtien.

WP : Pourquoi tant de jeunes rêvent-ils d’écrire sans forcément lire ?

DL : On veut toujours aller au paradis sans mourir. Ce n’est pas uniquement une affaire de jeunes. En droit on dit enrichissement sans cause.

WP : Avez-vous encore des rêves littéraires inachevés ?

DL : On n’achève que les chevaux… Le charme de la littérature, ou de l’art, à la différence du sport, c’est qu’on peut rester actif jusqu’au jour de sa mort. Et même après puisqu’on continue à trouver des inédits de Dumas. On n’en finit jamais avec un écrivain.

WP : Legba est traditionnellement le gardien des passages et des carrefours. Avez-vous le sentiment que ce dernier vous accompagne comme écrivain, un peu comme il accompagne celui qui s’apprête à franchir une porte ?

DL : Legba est à mes yeux comme n’importe quel dieu de la mythologie grecque. Je me suis dit que si les Grecs ont pu imposer leur mythologie dans le monde, je pouvais faire la même chose avec nos dieux. C’est pris sur un plan culturel.

WP : Vous avez longtemps peint avec les mots. Aujourd’hui, vous peignez aussi avec les couleurs. Pensez-vous que cette évolution traduit une nouvelle manière de raconter le monde ou simplement une autre façon de vous taire ?

DL : Je ne me tais ni en écrivant, ni en parlant, je m’exprime autrement. Par contre, on fait silence pour mieux se pénétrer quand on peint ou écrit. Ce silence soulage le monde de ce bruit si désagréable qui s’intensifie sans cesse. Je crois que pour l’écriture, c’est bien de la marche qu’il s’agit, mais je me réfère à la danse pour la peinture. Je pense à ça en me rappelant cette journée merveilleuse passée à regarder Jean-René Jérôme dansant devant sa toile. Et Nietzsche de dire qu’il n’y a de dieu que dansant.

Propos recueillis par Wislin Prévil 

Wislin Prévil

Rédacteur en Chef

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