Né le 27 décembre 1936 à Port-au-Prince, Georges Castera demeure l’une des figures majeures de la poésie haïtienne contemporaine. Sa voix, à la fois puissante, lucide et profondément humaine, a su capter les secousses de l’histoire, les blessures sociales, mais aussi la tendresse, l’amour et la dignité du peuple haïtien. À travers ses mots, il a donné à la poésie une fonction essentielle : dire le réel sans l’édulcorer, tout en préservant la beauté du langage. Il s’est éteint le 24 janvier 2020 à Pétion-Ville, laissant une œuvre vaste et marquante qui continue d’habiter la littérature haïtienne.
Très tôt attiré par l’écriture, Castera commence à publier dès sa jeunesse. En 1956, il quitte Haïti pour l’Europe. Il séjourne d’abord en France, puis en Espagne, où il entreprend des études de médecine qu’il abandonne finalement pour se consacrer pleinement à la poésie et à la réflexion politique. Cet exil, loin de l’éloigner de son pays, nourrit au contraire son écriture : la distance devient un poste d’observation d’où il scrute les injustices, la dictature, l’aliénation, mais aussi la résistance et l’espoir. Plus tard, il vit à New York, où il s’implique dans des activités culturelles et théâtrales au sein de la diaspora haïtienne, contribuant à faire vivre la langue et l’imaginaire d’Haïti hors de ses frontières. Il ne rentre définitivement au pays qu’après la chute de la dictature des Duvalier, en 1986.
L’une des grandes forces de Georges Castera réside dans son écriture bilingue. Il compose aussi bien en créole haïtien qu’en français, et parfois en espagnol. Ce choix affirme la dignité du créole comme langue littéraire à part entière, capable d’exprimer toutes les nuances de la pensée et de l’émotion. Parmi ses œuvres marquantes en créole figurent Klou gagit, Konbèlann, Biswit Leta, Jòf et Rabouch, tandis qu’en français, on retient notamment Retour à l’arbre, Les Cinq lettres et L’encre est ma demeure, anthologie qui a marqué l’espace francophone.
De sa poésie, certains vers illustrent à merveille cette langue vive et engagée. On le voit dans ces lignes tirées de L’encre est ma demeure :
« Je t’écris pour te dire / que je vis à fleur d’encre / dans une ville de béton armé »
ou encore dans un poème où il évoque sa lutte intérieure avec force :
« Je t’écris pour t’apprendre / que j’ai longtemps parlé / avec les poings serrés / pour ne pas crier », des mots qui traduisent à la fois la tension et l’urgence de sa parole.
Dans son recueil en créole Jòf, il explore aussi l’amour et la sensualité avec une clarté expressive singulière, reflétant le souffle de la vie quotidienne et des sentiments humains, loin de toute mièvrerie.
Castera ne limite pas son art à la page écrite. Il s’intéresse aussi au théâtre, convaincu que la poésie doit être dite, partagée, incarnée. Cette dimension orale et collective traverse toute son œuvre : ses textes semblent faits pour être prononcés à voix haute, portés par un souffle, un rythme, une présence. Sa poésie devient alors un espace de rencontre entre l’écrivain et le public, entre l’individu et la communauté.
Au fil des décennies, Georges Castera s’impose comme un véritable passeur culturel. Il participe activement à la vie littéraire haïtienne, soutient les écrivains, valorise la création locale et contribue à faire connaître la richesse des lettres haïtiennes à l’étranger. Son œuvre est aujourd’hui étudiée, lue et célébrée bien au-delà d’Haïti, preuve de sa portée universelle. Chez lui, l’expérience haïtienne, avec ses douleurs et ses grandeurs, devient matière à une réflexion plus large sur la liberté, la justice et la dignité humaine.
Lire Georges Castera, c’est entendre une voix qui refuse le silence, une parole qui transforme la souffrance en énergie créatrice et qui rappelle que la poésie peut être à la fois arme de résistance et geste d’amour. Son héritage continue d’inspirer de nouvelles générations d’écrivains et de lecteurs, qui trouvent dans ses textes une force, une vérité et une intensité rares.





















