Ils sont les visages que l’on ne regarde plus : les enfants des rues de Port-au-Prince. Pourtant, la cour de l’école Saint-Joseph n’avait pas, ce jour-là, le goût de la poussière, mais celui de la dignité. Pour la troisième édition de l’« Orphans Easter Lunch », plus de 500 enfants des quartiers les plus précaires ont été sortis de l’oubli pour une journée de fête et de chaleur. Un déjeuner comme un cri du cœur : personne ne doit rester seul face au chaos.
Sur le béton de la cour, entre les paniers de basket, le silence de la misère a laissé place aux cris de joie. Courses, jeux, éclats de voix : ici, s’amuser n’est pas un luxe, c’est une manière de dire non à la fatalité de la rue. Pour ces enfants, souvent privés de structure familiale, ce moment de liberté est une victoire sur l’exclusion qui les frappe chaque jour.
Sous l’œil attentif des bénévoles, ces petits invités ont pris possession des lieux avec une énergie incroyable. Derrière chaque sourire se cachent des parcours de vie difficiles, mais ce dimanche 19 avril 2026, la pauvreté a dû reculer. Rien n’a pu éteindre leur besoin de partager et d’exister, enfin, aux yeux des autres.
Le message est clair, presque sec : il faut briser l’isolement. Le fondateur Sébastien Jean, qui dirige la Youth Foundation Haïti, et Mateo Berthold, cofondateur de The Better Haiti Club, mènent ce combat avec ferveur. Pour eux, ce repas est un engagement sacré. Il s’agit de signifier à ces enfants que la société ne les a pas effacés de sa mémoire.
Dans la cour, l’émotion est palpable, elle prend à la gorge. Chaque geste d’affection est un rempart contre le désespoir. On y défend une idée simple : tant qu’il y a de la vie, l’espoir est un droit inaliénable. On redonne ici un nom et une place à ceux que l’on qualifie trop souvent d’« invisibles ».
Pendant que la Bande à Pipo faisait danser les enfants, le sérieux n’était jamais loin. Entre deux plats chauds, le travail de terrain se poursuivait. Johanne Landrin, psychologue, a animé des ateliers sur l’éducation sexuelle avec des mots directs et fermes. Pour ces enfants vulnérables, apprendre à dire non et à se protéger est une question de survie.
L’événement prend de l’ampleur chaque année. Ils étaient 100 de plus que l’an dernier, et les organisateurs visent déjà les 600 participants pour la prochaine édition. Malgré un contexte national instable, cette solidarité refuse de plier. L’objectif demeure : ne laisser personne sur le trottoir.
Ce déjeuner n’est qu’un maillon d’une chaîne plus longue. Cliniques mobiles, kits scolaires, soins d’urgence : la Youth Foundation Haïti et The Better Haiti Club se battent tout au long de l’année pour soutenir plus de 1 000 jeunes. C’est souvent le dernier filet de sécurité pour ceux qui n’ont plus rien d’autre que leur propre courage.
En partant, chaque enfant a reçu un kit. Ils emportent avec eux une certitude : ils ont de la valeur. Dans une capitale en plein doute, cette main tendue est l’arme la plus puissante. Demain, le travail de ces bénévoles sera encore le seul rempart contre le mépris et l’oubli.

