Le théâtre haïtien donne rendez-vous au public le samedi 12 septembre 2026 autour d’une œuvre qui conjugue violence, mémoire et résilience. « On ne part pas en guerre avec une vie qui danse », texte de Phannuella Tommy Lincifort écrit en 2024, sera présenté à 16 heures au Centre Culturel Brésil-Haïti. La représentation est portée par le collectif ATEMO et l’entrée est fixée à 2 000 gourdes.
Sur scène, une femme attend son exécution, enfermée dans un espace où le temps semble suspendu. Elle a tué neuf hommes à mains nues. Face à cette situation extrême, sa dernière volonté prend une dimension spirituelle et intime : elle souhaite rencontrer un prêtre vodou afin qu’il puisse interpeller l’esprit de l’enfant qu’elle avait avorté deux jours avant les meurtres.
À travers cette histoire singulière, Phannuella Tommy Lincifort ne se limite toutefois pas au récit d’un crime. Son écriture ouvre une réflexion plus vaste sur une société marquée par la violence, les traumatismes et les silences. La survie, la culpabilité, la colère, le pardon et la possibilité de retrouver une forme de tendresse traversent ainsi la pièce.
La mise en scène est assurée par Stéphanie François, qui dirige Phannuella Tommy Lincifort et Amos César. Le spectacle repose sur une esthétique fortement contrastée. Le noir, le rouge et le blanc structurent l’univers visuel, chacun renvoyant à des dimensions particulières du récit : culpabilité, colère et avortement.
La lumière contribue à créer une atmosphère instable, jouant avec les ombres et les dimensions des corps. Le travail sonore, lui aussi, occupe une place importante. Les silences sont traversés par des bruits de pas, des détonations et des effets sonores qui viennent rompre la tension et donner une présence physique à la violence.
Cette construction scénique place le spectateur dans un espace situé entre plusieurs réalités : le présent et le passé, la vie et la mort, le visible et l’invisible. Le théâtre devient alors un lieu où les blessures individuelles peuvent faire écho aux traumatismes collectifs.
Derrière cette représentation se trouve également une volonté de soutenir une nouvelle génération d’artistes. Le collectif ATEMO réunit de jeunes créateurs du spectacle vivant et cherche à favoriser un espace de formation, de création et d’expression artistique.
Cette démarche intervient dans un contexte particulier pour le secteur culturel haïtien. Le départ de nombreux professionnels expérimentés — comédiens, metteurs en scène, scénographes ou techniciens — a fragilisé la transmission dans le domaine du spectacle vivant. ATEMO entend contribuer à maintenir cette dynamique en ouvrant un espace où de nouvelles voix peuvent émerger.
La représentation du 12 septembre apparaît ainsi comme bien plus qu’une simple soirée théâtrale. Elle participe à une réflexion sur la continuité de la création artistique en Haïti et sur la capacité d’une nouvelle génération à prendre possession de la scène.
Phannuella Tommy Lincifort s’est déjà distinguée dans le paysage dramaturgique francophone. Son premier texte, « Lit 5 », a remporté le concours Textes en paroles pour la saison 2022-2023. Deux ans plus tard, « On ne part pas en guerre avec une vie qui danse ! » s’est retrouvée finaliste du prix RFI Théâtre et du concours de quartier des auteurs et des autrices.
La pièce a également été récompensée par le prix SACD de la dramaturgie francophone et par les Journées de Lyon des auteurs et autrices de théâtre. Son travail s’inscrit parallèlement dans une démarche de psycho-théâtre à travers des ateliers de thérapie collective consacrés à la mémoire, à la résilience et à la réparation.
Cette dimension éclaire autrement son écriture : derrière la violence des situations se dessine une volonté d’explorer ce que les individus et les sociétés font de leurs blessures.
Aux côtés de l’autrice et comédienne, Amos César apporte son expérience de la scène. Cofondateur d’ACTE, École d’Art Dramatique à Port-au-Prince, qu’il dirige depuis 2018, il poursuit avec cette production son parcours entre formation et création artistique.
À la mise en scène, Stéphanie François signe une nouvelle étape d’un parcours commencé à ACTE et poursuivi notamment par une formation en mise en scène à l’ENSATT de Lyon. Ses différentes créations théâtrales témoignent d’un intérêt pour des formes scéniques capables de faire dialoguer le corps, la lumière, le son et la parole.
En réunissant ces trois artistes, le spectacle fait de la scène un espace de confrontation avec les violences qui traversent la société haïtienne. Mais il ouvre également une question essentielle : comment continuer à vivre lorsque la violence a profondément marqué les individus et la collectivité ?
Le 12 septembre, « On ne part pas en guerre avec une vie qui danse » proposera ainsi au public une expérience théâtrale où la douleur ne constitue pas une fin en soi. Elle devient matière à raconter, à questionner et peut-être à reconstruire.