Une initiative rare est venue redonner de l’épaisseur à un patrimoine souvent observé sans être véritablement compris. La première édition de la foire « Vèvè Ayiti » a réuni un public nombreux dans un espace ouvert du Palette Lounge & Resto, à Pétion-Ville, mêlant curiosité, étonnement et parfois silence face à un univers symbolique rarement expliqué avec autant de précision.
Le dimanche 26 avril 2026, cette rencontre, animée par Jameson Joseph, a pris une dimension particulière : celle d’un retour direct sur les vèvè, ces symboles fondamentaux du vodou haïtien qui traversent la culture nationale, mais demeurent souvent enfermés dans des interprétations superficielles ou incomplètes.
Derrière cette initiative, l’association « Vèvè Ayiti », avec le soutien de son sponsor officiel Batasoto, pose un geste assumé. Il ne s’agit pas d’un simple événement culturel, mais d’une démarche de relecture, de transmission et de réappropriation d’un langage symbolique profondément enraciné dans l’histoire haïtienne.
Pristie Pétion, fondatrice de l’organisation, a donné le ton dès son intervention. Sans recherche d’effet, mais avec une autorité calme et déterminée, elle a inscrit cette initiative dans une continuité intime et culturelle. Pour elle, les vèvè ne relèvent ni d’un décor ni d’une tendance : ils constituent un langage, une mémoire graphique, une présence discrète mais constante dans le quotidien haïtien.
Elle a insisté sur un point central : les vèvè ne sont pas des ornements. Ce sont des structures de sens, des repères culturels, des formes qui traduisent une pensée, une spiritualité et une histoire. Présents dans les gestes, les objets et parfois dans l’espace public, ils sont pourtant trop souvent perçus sans être réellement compris.
Dans le silence attentif du public, ses paroles ont ouvert un espace de réflexion, presque de remise en question collective.
Pour cette première édition, les organisateurs ont choisi de donner chair aux symboles. L’artiste Welele Doubout a réalisé des dessins de vèvè en direct, permettant aux participants d’observer la construction progressive de ces formes. Chaque trait, chaque courbe révélait une architecture précise, rappelant que ces symboles relèvent d’un savoir structuré, loin de toute improvisation décorative.
La conférence intitulée « Kisa ki vèvè ? » a ensuite réuni Mambo Lavi Djò, Welele Doubout et Manbo Valescka Agbara Yâ Toya. Les échanges, directs et parfois intenses, ont ouvert un véritable espace de dialogue. Le public, loin de rester passif, a interrogé, contesté et cherché à dépasser les idées reçues.
Ce moment a donné à la rencontre une densité particulière : celle d’un savoir qui ne se transmet pas verticalement, mais se construit dans l’échange et la confrontation des regards.
Autour des activités, plusieurs stands ont animé l’espace avec diverses propositions. L’ambiance, vivante, révélait toutefois des réalités contrastées : certains exposants ont évoqué une expérience encourageante, tandis que d’autres ont exprimé une journée plus mitigée.
Une observation s’est néanmoins imposée avec clarté : l’ensemble des produits présentés n’était pas toujours en lien direct avec le thème central de la foire. Cette dissonance a ouvert, en filigrane, une réflexion sur la cohérence entre discours culturel et pratiques d’exposition.
La présence de figures publiques telles qu’Érol Josué, Tamara Lima Saint-Fleur, Nadège Mathurin, Savannah Savary, John Herrick Dessources, Stéphanie Smith et Luc Tondereau a renforcé la portée symbolique de l’événement, confirmant l’intérêt qu’il suscite au-delà de son cadre initial.
En clôture, Pristie Pétion a rappelé l’ambition de « Vèvè Ayiti » : étendre cette démarche à travers les dix départements du pays, avec la même exigence de transmission, de clarification et de profondeur.
Au-delà de l’événement lui-même, cette première édition marque l’émergence d’un espace nouveau : celui d’un regard renouvelé sur les symboles du vodou, longtemps laissés dans l’ombre ou réduits à des interprétations partielles.
Les vèvè apparaissent ici non comme des images figées, mais comme des traces vivantes d’une mémoire collective. Et dans cette première prise de parole publique, une conviction s’impose avec force : il ne s’agit plus seulement de montrer ces symboles, mais de les comprendre, de les reconnaître et de leur restituer la place qu’ils occupent dans la continuité culturelle haïtienne.
@Pierre Wilkenson Frédérique