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Wasly Noris, la poésie comme territoire intérieur

Chez Wasly Noris, l’enfant prodige des lettres, le poème semble toujours vouloir échapper à la page. Il commence dans les mots, mais ne s’y enferme pas. Il passe par la voix, le souffle, le corps, le silence et parfois même par cette part d’invisible qui accompagne toute véritable création poétique. À vingt-six ans, le poète capois construit ainsi une œuvre qui ne cherche pas seulement à raconter le monde : elle tente de le ressentir autrement.

Il y a, dans son écriture, une tension permanente entre ce qui demeure et ce qui s’éloigne. Les traces, les absences, les rencontres, les blessures et les désirs deviennent des matériaux qu’il transforme en langage. Son poème ne donne pas nécessairement des réponses. Il ouvre plutôt des espaces où le lecteur peut reconnaître ses propres fragilités. C’est peut-être là l’une des particularités de sa démarche : partir de l’intime pour atteindre quelque chose de plus vaste.

Son rapport à la langue participe fortement de cette recherche. Avec Laviwonn Anmorèz, publié en créole haïtien, Wasly Noris ne fait pas simplement le choix d’une langue familière. Il travaille une langue qui porte déjà des voix, des histoires, des rythmes et des imaginaires. Le créole devient sous sa plume une matière à sculpter. Il peut être tendre, brut, musical, énigmatique ou profondément contemporain. La poésie y retrouve une proximité avec la parole vivante, celle qui se transmet par la voix autant que par l’écriture.

Cette importance accordée à la voix explique aussi son rapport particulier à la performance. Lorsque Wasly Noris déclame, le texte change de nature. Les mots quittent leur immobilité et prennent possession de l’espace. Le poète devient alors l’interprète de son propre univers. Le rythme, les pauses et les gestes participent à la construction du sens. La scène n’est plus un simple prolongement de la publication : elle devient un autre laboratoire de création.

Il serait pourtant réducteur de voir dans son parcours uniquement celui d’un jeune auteur récompensé par plusieurs concours internationaux. Derrière les distinctions se dessine surtout une volonté de faire voyager la poésie. Ses textes ont trouvé place dans différentes revues et anthologies, tandis que son nom circule désormais dans des espaces littéraires qui dépassent largement Haïti. Cette circulation donne à son écriture une dimension particulière : elle porte une voix née au Cap-Haïtien tout en acceptant de se confronter à d’autres sensibilités.

Son parcours d’agronome ajoute une autre profondeur à cette poésie. Il existe quelque chose de presque organique dans sa manière de concevoir l’écriture. Un poème, comme une plante, peut être fragile à son commencement, chercher sa forme, résister aux conditions qui l’entourent et finir par trouver son espace de croissance. Cette proximité avec la terre donne une résonance particulière à son imaginaire. Mais elle ne signifie pas immobilité. S’enraciner, chez Wasly Noris, ne semble jamais vouloir dire rester au même endroit.

C’est justement cette contradiction qui traverse son univers : appartenir à un lieu tout en désirant le dépasser. Le Cap-Haïtien constitue un point de départ, mais pas une frontière. Le créole est une langue d’appartenance, mais pas une prison. La scène est un espace de présence, mais aussi de déplacement. La poésie devient ainsi une façon de tenir ensemble plusieurs mondes sans avoir à choisir définitivement entre eux.

Avec Nul cendrier pour abriter le résidu de nos étreintes, publié en 2026, cette poésie paraît poursuivre son travail sur la mémoire et les traces. Le titre suggère déjà une interrogation sur ce qui survit aux expériences humaines. Que reste-t-il lorsque les corps se séparent, lorsque les émotions s’apaisent, lorsque les moments deviennent des souvenirs ? Peut-être précisément le poème. Non pas comme monument figé, mais comme dépôt vivant de ce qui aurait autrement disparu.

Wasly Noris appartient à cette génération d’écrivains pour qui la poésie ne peut plus être enfermée dans une définition unique. Elle peut se lire, se dire, se jouer et se partager. Elle peut être intime sans être repliée sur elle-même, haïtienne sans être confinée à Haïti, francophone sans renoncer au créole. Son œuvre avance dans cet entre-deux, avec une question qui semble la traverser : comment transformer ce que l’on vit en une parole qui puisse continuer à vivre chez les autres ?

C’est peut-être dans cette capacité de transformation que réside aujourd’hui la singularité de Wasly Noris. Il ne se contente pas d’écrire des poèmes ; il cherche à créer un espace où la parole puisse prendre racine, circuler et revenir chargée d’autres significations. Une poésie qui part du Cap-Haïtien, traverse les langues et les scènes, puis revient vers l’essentiel : l’être humain, ses traces et son irréductible besoin de dire.

Wislin Prévil

Rédacteur en Chef

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