L’artiste plasticien haïtien John Woodly François figure parmi les lauréats du programme de résidence du Festival Quatre Chemins 2026. À travers son projet intitulé « Tèt San Kò », il revisite une figure emblématique de l’imaginaire populaire haïtien pour interroger les conséquences des violences sur le corps, la mémoire et l’identité. Inscrite dans le thème « L’art est vivant contre la mort », sa recherche artistique établit un dialogue entre les croyances populaires, la spiritualité et les traumatismes qui traversent la société haïtienne.
Originaire de Petit-Goâve et ayant grandi à Fond-des-Nègres auprès de ses grands-parents, John Woodly François puise une partie de son inspiration dans les récits qui ont marqué son enfance. Son parcours artistique prend un tournant en 2016, lorsqu’il intègre le Centre d’Art avec le soutien de la commissaire et critique d’art Mireille Pérodin Jérôme. Il y participe à des ateliers et à des formations auprès de plusieurs artistes, dont Frantz Zéphirin, Mafalda Mondestin, Tessa Mars et Killy. Depuis, il développe un univers pictural caractérisé par des visages déformés, des regards insistants et des figures fragmentées. Dans « Tèt San Kò », la tête séparée de son corps dépasse le simple personnage inquiétant des légendes pour devenir une représentation de l’individu fragilisé et marqué par la violence.
Cette recherche s’inspire également de son expérience à Carrefour, où l’insécurité et l’emprise des groupes armés exposent les habitants à des situations traumatisantes. L’artiste s’intéresse notamment aux victimes contraintes de continuer à vivre dans des environnements associés aux violences qu’elles ont subies, ainsi qu’aux femmes victimes de violences sexuelles. À travers des œuvres aux titres évocateurs, comme « Mes Yeux Saignent », « Silence qui Observe », « Ma tête est ma prison » et « La tête coupée, mais le cri reste », il cherche à donner une forme aux blessures psychologiques, aux angoisses et aux souffrances qui ne se voient pas toujours. La séparation entre la tête et le corps devient ainsi une métaphore de la perte de repères, de la fragmentation de l’identité et des séquelles laissées par les traumatismes.
Dans le cadre de cette résidence aux Cayes, prévue entre septembre et octobre 2026, John Woodly François a notamment programmé la réalisation d’une série de treize tableaux. Son projet prévoit également une collecte de témoignages auprès de personnes ayant fui les violences, ainsi que des ateliers de dessin autour du mythe du « Tèt San Kò » avec des adolescents. Il explore par ailleurs différentes techniques, notamment le monotype, afin d’enrichir les possibilités expressives de ses créations. Cette démarche participative vise à faire dialoguer son expérience personnelle avec les récits et les souvenirs d’autres personnes touchées par l’insécurité.
Avec « Tèt San Kò », John Woodly François transforme un mythe associé à la peur en un outil de réflexion sur les réalités contemporaines d’Haïti. Son travail ne prétend pas effacer les traumatismes, mais cherche à rendre visibles les blessures que la violence laisse dans les corps et les esprits. En accueillant cette recherche dans son programme de résidence, le Festival Quatre Chemins met en lumière une démarche qui fait de la création artistique un espace de mémoire, de témoignage et de résistance à l’effacement. Les étapes de travail des artistes en résidence doivent être présentées en novembre, dans le cadre de la 23e édition du festival, prévue du 23 novembre au 5 décembre 2026.
Samuel LÉONARD
